Charlotte MARIEL
« Vous qui construisez des jardins, ne faites pas des parcs, des espaces verts ; faites des marges. Ne faites pas des terrains de loisirs et de jeux ; faites des lieux de jouissance, faites des clôtures qui soient des commencements.
Ne faites pas des objets imaginaires ; faites des fictions.
Ne faites pas des représentations ; faites des vides, des écarts ; faites du neutre… »
(Louis Marin)
Réseau des Zones Ateliers (RZA) - InEE-CNRS
Je travaille actuellement sur deux projets en collaboration avec des scientifiques et artistes du Réseau des Zones Ateliers (RZA) labellisées par l’Institut Écologie et Environnement (InEE) du CNRS, un réseau de recherches interdisciplinaires sur les socio-écosystèmes et l’environnement en lien avec les enjeux sociétaux, qui contribue à la mise en œuvre de projets de recherche-création et recherche-action.
Ces projets font suite aux résidences ZONE ART tenues à Alès et dans les Cévennes (co-organisées au sein du Réseau des Zones Ateliers du CNRS), et aux écoles "arts & sciences" que j'ai co-organisées avec une communauté de scientifiques et d’artistes (« Arts et sciences face au changement climatique et à la transition écologique » à l’École de Physique des Houches en 2024 ; « Ressources du sous-sol : Croiser savoirs et sensibilités sur les socio-écosystèmes au service des territoires » à Châtel-Guyon en 2026 ; « Arts et Sciences : Océans, changement climatique et transition écologique » à la Station biologique de Roscoff en 2026).



Projet ZONE SENSIBLE (ZATU - Zone Atelier Territoires Uranifères)
Entre pratiques artistiques, recherches sociologiques et sciences environnementales, ZONE SENSIBLE porte sur les représentations et imaginaires liés à la radioactivité tout en questionnant les risques radiologiques, la radiotoxicité et les effets de la radioactivité sur les socio-écosystèmes. Y sont étudiées les interactions uranium-oxygène, radionucléides-bactéries/diatomées, uranium-sang des mésanges, etc..
Projet de recherche-création et recherche-action sur la mémoire et les héritages d'un territoire uranifère, et sur les stratégies de médiation et sensibilisation à la radioactivité naturelle renforcée dans un contexte d'après-mine, ce projet porte sur trois socio-écosystèmes en Auvergne, au coeur du massif Central : une zone humide contaminée sur le bassin versant de l’ancienne mine d’uranium de Rophin (Lachaux, 63, Puy de Dôme), des sources minérales thermales et des sources minérales naturelles radioactives.
Ce projet s’inscrit dans une critique de l’extractivisme en tant que paradigme épistémique et opératoire, structurant les modes d’exploitation des ressources et les régimes de production des savoirs. Il en interroge les logiques et propose une approche à la fois pragmatique, critique et participative. En croisant des archives et connaissances historiques liées à la première mine d’uranium exploitée en France, des savoirs scientifiques et expérientiels de la contamination, il explore les dynamiques de transformation des milieux, les changements d’état, les points de bascule et les capacités de résilience des socio-écosystèmes où humains, vivants non-humains et non-vivants cohabitent et relationnent.
Au cœur de cette réflexion se trouve une attention portée à la symbolique des actions. Les exploitants extraient, séparent et transforment pour produire. Les scientifiques prélèvent, carottent, creusent et collectent : ils analysent l’eau, le sol, les micro-organismes, accumulent des données issues de mesures et recueillent des récits d’habitants. Ces opérations relèvent d’un régime de capture, de fragmentation du réel, de mise à distance, d’objectivation et d’appropriation.
Considérant cela, la prise de vue et la prise de son apparaissent également comme des formes de prélèvement et des techniques de pouvoir-savoir. Les ondes électromagnétiques et mécaniques, envisagées comme des ressources naturelles, sont captées, enregistrées, transformées en images et en sons. Filmer ou enregistrer relèvent ainsi d’un processus d’extraction d’une part du visible et de l’invisible, situant les pratiques artistiques dans des régimes de captation-traduction-représentation.
Mon projet prend acte de tout cela et est porté par l’émergence de ces questions : comment se défaire de ces logiques extractives ? Est-il possible de s’en extraire totalement par des pratiques fondées sur les relations, le don, l’attention et le soin ? Comment produire sans accumuler, rendre plutôt que prendre ? Comment rendre visible et audible sans s’approprier ?
Plusieurs axes de recherche structurent ma démarche :
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L’élaboration de pratiques non extractives et de formes de restitution ou de réciprocité avec les milieux et les habitants : observer sans capturer, écouter sans archiver, coexister plutôt que prélever, troubler plutôt que maîtriser, mélanger, rendre à l’eau et au sol, agir pour la régénération ;
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Questionner la responsabilité des producteurs de savoirs et les rapports de pouvoir dans leur production, ainsi que le lien entre extractivisme matériel et extractivisme des données/images/sons ;
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Le recours à des savoirs situés, à la co-construction avec les habitants et à des protocoles de recherche sensibles (marche, écoute, immersion, récit)
Ce projet ne vise pas seulement à représenter ou documenter des socio-écosystèmes marqués par l’extractivisme, mais à expérimenter des formes de relation et de connaissance capables d’en subvertir les logiques.

Être un atome, Pièce de théâtre en cours d’écriture (co-écriture avec des habitants et des scientifiques). Vision infrarouge du ciel filmé la nuit durant un orage avec une caméra thermique. © Charlotte Mariel
L’histoire commence dans une mine d’Uranium, la première exploitée en France. Là où l’extraction révèle l’énergie enfouie. À partir de ce lieu, la pièce tisse les témoignages des habitants, les récits scientifiques et poétiques sur la contamination et la résilience des socio-écosystèmes.
Pour donner une voix aux atomes, renouveler le regard et l’écoute sur la matière du monde, elle aspire mettre en scène un microscope, une chambre à brouillard, de la lumière ultraviolette et une caméra thermique pour faire-image avec les rayonnements infrarouge, ceux émis par les corps et qui varient en fonction de leur température.
Carte des mesures de la radioactivité prises dans la zone humide sur le site de l’ancienne mine d’uranium de Rophin
En collaboration avec Jean-Marc Bertho, expert en radioprotection à ASNR (Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection), et avec le soutien technique d’OpenRadiation, j’ai coordonné un atelier sur site explorant d’une part la mesure de la radioactivité et sa représentation dans une cartographie conventionnelle, d’autre part la perception et sa représentation dans une cartographie sensible. En prolongement, je travaille sur un projet de cartographie interactive en lien avec un parcours de promenade géolocalisée mêlant sons, images, textes scientifiques et poétiques, témoignages des habitants, etc.
Extraits de ZONE SENSIBLE, film en cours d’écriture et de montage.
© Charlotte Mariel
Part I. Rayonnement infrarouge
Part II. Communautés de bactéries et diatomées
Part III. Source minérale de Mariol
Part IV. Chambre à brouillard
Part V. Le peuple des gyrins



Un site invisible et silencieux, 2025, Série photographique. © Charlotte Mariel



Communautés de bactéries et diatomées, 2026-en cours, Séries de photographies expérimentales prises avec microscope puis créées avec la matière même du vivant. © Charlotte Mariel
Cohabiter avec la tribu des Ostracodes, 2026-en cours, Installation évolutive lumineuse et sonore. © Charlotte Mariel

Projet CHANGEMENTS D’ÉTAT (ZAA - Zone Atelier Alpes)
Le projet CHANGEMENTS D’ÉTAT ambitionne d’explorer les Lacs et Refuges Sentinelles. Il vise en particulier à mobiliser diverses méthodologies de recherche et pratiques artistiques autour de l’idée d’un observatoire du changement climatique orienté sur le cycle de l’eau et les systèmes hydrosociaux en haute montagne.

Soleil artificiel sur le massif de Belledonne, exploration photographique et audiovisuelle, 2025. © Charlotte Mariel

L'agonie du Glacier d'Arsine, exploration photographique et audiovisuelle, 2025. © Charlotte Mariel

En 2018, j’ai créé un institut imaginaire, l’INSTITUT DE PROBLÉMATOLOGIE, au sein duquel je me définis comme problématologue. Conçu comme un centre de recherche transdisciplinaire consacré à la nature, à l’origine et aux manifestations des problèmes, il constitue le point de départ d’une enquête au long cours mêlant réflexion théorique, exploration sensible et démarche artistique protéiforme.
Les problématiques qui y sont abordées émergent aux confluents des sciences, des arts, de la philosophie, etc. Elles prennent la forme de questions liminales ou décalées : la couleur de l’invisible, le spectre des fluides, la nature de la lumière, les manières d’être de l’eau, la frontière entre le vivant et le non-vivant, la polysémie du terme « éblouissement », la porosité de la peau, le problème de la pluie, celui de l’existence, mais aussi la gravité du léger, la densité du silence, la logique du chaos, ou encore la lenteur comme résistance.
Ces « problèmes » ne visent pas à être résolus, ni à nourrir une approche solutionniste : ils constituent plutôt des foyers d’attention, des invitations à ouvrir des pistes, à déplacer les catégories ordinaires et à interroger nos modes de perception. Par leur formulation même, ils engagent à envisager le sensible comme un terrain d’enquête à part entière.
Aujourd’hui, l’INSTITUT DE PROBLÉMATOLOGIE se déploie selon plusieurs formes (co-création et participation) :
- Un Atlas du sensible, qui rassemble observations, hypothèses, récits expérimentaux et cartographies imaginaires ;
- Une pièce de théâtre, L’INSTITUT DE PROBLÉMATOLOGIE, qui met en scène des chercheurs fictifs, leurs expériences, leurs doutes et leurs découvertes ;
- Un ensemble de textes, dessins et planches, qui constitue autant de fragments d’archives d’un laboratoire oscillant entre rigueur scientifique et dérive poétique.




